Photographe, cinéaste et artiste visuelle luso-angolaise, Mónica de Miranda transforme les paysages en archives vivantes. Entre photographie et art vidéo, elle remonte le fil des mémoires coloniales pour imaginer d’autres récits, d’autres appartenances, d’autres futurs. Chez elle, l’image ne se contente pas de montrer : elle fait remonter ce que l’Histoire a tenté d’effacer.
Les murs se souviennent
Née au Portugal de parents angolais, Mónica de Miranda développe une pratique à la croisée de l’art, du cinéma et de la recherche. Fondatrice en 2014 de Hangar, centre de recherche artistique à Lisbonne, elle représente le Portugal à la Biennale de Venise en 2024 avec Greenhouse, un projet collectif qui fait dialoguer écologie, mémoire et résistance.
Dès Once Upon a Time et Home Sweet Sour Home (2013), la maison devient chez elle bien plus qu’un décor : un réservoir de souvenirs, d’histoires familiales et d’identités en mouvement. Avec Panorama (2017), les architectures modernistes abandonnées de Luanda révèlent une autre strate de sa démarche. Les bâtiments portent les cicatrices de la colonisation, de la guerre et des transformations urbaines. Chez Mónica de Miranda, les lieux ont une mémoire. Et cette mémoire dérange.
Sa signature visuelle tient du tableau vivant : compositions minutieuses, personnages suspendus dans l’espace, architectures spectrales, horizons lointains. La lumière et la végétation installent une atmosphère à la fois mélancolique et énigmatique. Le réel semble basculer dans le rêve, sans jamais perdre sa charge politique. Ses paysages ne servent pas de toile de fond : ils deviennent des personnages à part entière.
Reprendre le pouvoir sur l’image
Chez Mónica de Miranda, la photographie ne fige pas le monde : elle en trouble les certitudes. Reflets, miroirs, gestes chorégraphiés et figures énigmatiques brouillent les frontières entre soi et l’autre, passé et présent, documentaire et fiction. Ses images sont construites comme des scènes de cinéma, mais elles résistent à toute lecture unique.
Avec The Island (2021), elle tisse des récits autour des présences noires au Portugal, des migrations et de l’héritage colonial européen. L’île devient un espace ambivalent, à la fois refuge, échappée et territoire hanté. Dans Path to the Stars (2022), les paysages et les figures mises en scène prolongent cette recherche de nouveaux imaginaires de liberté.
Son film As If the World Had No West (2024) pousse cette réflexion plus loin. Les corps, les éléments naturels et les paysages angolais deviennent les points de départ d’un monde qui ne serait plus raconté depuis le seul centre occidental. La nature n’est pas une échappatoire au politique : elle garde les traces de l’extraction, de la violence et des possibilités de réparation.
La vidéo lui permet d’étirer le temps, de faire respirer les images fixes et de donner aux corps une présence que le récit historique leur refuse souvent. Cette dimension se retrouve dans Depth of Field, présenté à Porto en 2025, qui rassemble des recherches autour de la résistance, des géographies personnelles et des écologies du soin.
Ses films ne se contentent pas de raconter une autre histoire. Ils inventent une autre façon de la voir.
Faire pousser l’avenir sur les ruines
Avec Greenhouse, Mónica de Miranda transforme le jardin créole en espace politique et sensible. Conçu avec Sónia Vaz Borges et Vânia Gala pour le pavillon portugais de la Biennale de Venise en 2024, le projet associe plantes, archives vivantes, mouvement et transmission. La terre y devient une mémoire active : elle conserve les traces de la violence coloniale, mais aussi celles des luttes et des savoirs qui ont permis d’y résister.
Cette réflexion se prolonge avec Earthworks (2025), présenté notamment à Somerset House, à Londres, puis dans le cadre de la Biennale de Kochi-Muziris. Bois, acier, terre et plantes composent une œuvre qui dépasse l’image pour engager une relation concrète au vivant et aux communautés. L’art devient un terrain d’expérimentation collective, entre écologie, mémoire et transformation sociale.
Son actualité confirme cette évolution. Du 18 septembre au 22 novembre 2026, The Sun Does Not Rise in the North est présenté à La Cárcel Vieja, à Murcie. À travers les frontières de Ceuta et Melilla, l’exposition explore les migrations, les contrôles des déplacements et les géographies noires de la liberté. Le 12 novembre, son travail sera également présenté à la Villa Arson, à Nice, dans l’exposition collective The Earth, the Fire, the Water and the Winds: For a Museum of Errantry with Édouard Glissant, consacrée notamment au paysage, au déplacement et aux mémoires collectives.
De la photographie à l’installation, Mónica de Miranda construit ainsi une œuvre où l’esthétique et le politique sont indissociables. Elle ne cherche ni à effacer les ruines ni à idéaliser les blessures du passé. Elle imagine ce qui peut naître après elles. Faire mémoire, chez elle, c’est déjà préparer le futur.